• Philippe Chevalier

Je l’avais décidé, il ne me restait plus qu’à trouver le moyen... (texte écrit par Guy Gervais)

Mis à jour : avr. 26


L’intimidation / harcèlement psychologique est une conduite qui se manifeste par des comportements, des paroles ou des gestes répétés qui blessent, humilient ou excluent socialement une personne. Ces actions peuvent être intentionnelles ou non mais ont pour effet de blesser, nuire, isoler, contrôler ou diminuer l’estime de soi.


Un jour que je travaillais à titre de policier intervenant en milieu scolaire, j’ai reçu une demande de l’intervenante du service santé de la polyvalente dont 1,800 élèves étudient chaque jour. L’infirmière m’informe qu’une élève de secondaire V l’a rencontrée pour lui confier qu’elle était confrontée à du harcèlement de la part d’étudiants, et ce depuis plus de 3 mois. De ce fait, j’initie le dossier dans la même journée.


Je rencontre donc Stéphanie (nom fictif) ce lundi. Elle entre dans mon bureau en larmes, elle est inconsolable. Je sens qu’elle porte un très lourd fardeau. Je la laisse pleurer sachant que pleurer est une forme de soulagement et de bienfait pour l’être ainsi que pour l’âme. Alors, je lui laisse quelques instants en silence exprimer sa peine à travers cet exutoire pour se soulager et aussi se donner une opportunité mutuelle d’entrer en relation.


Je lui lance ma première question ouverte « raconte-moi ce qui se passe ». Elle me dévoile que depuis le début de l’année scolaire, à chaque fois qu’elle se rend à son casier, soit le matin, le midi et en fin d’après-midi, trois garçons la ridiculisent au sujet d’un de ses yeux qui est déformé dû à une problématique survenue à sa naissance. Elle mentionne également qu’il la surnomme « la perdrix ». A chaque fois qu’ils la voient arriver, ils disent « tiens voilà la perdrix! » Je lui demande comment elle se sent en lien avec cette situation. Elle me dit qu’aussitôt qu’elle met les pieds sur le terrain de l’école le matin, elle se sent anxieuse et elle commence à avoir de la difficulté à respirer juste à l’idée de savoir que ça va encore recommencer aujourd’hui. Puis, quand elle quitte l’école en fin d’après-midi elle se sent libre et respire bien jusqu’au lendemain et ainsi de suite de jour en jour depuis trois mois. Je lui demande comment elle fait pour endurer ça. Elle me répond « je ne suis plus capable et je suis rendue au bout du rouleau ». Je lui demande si elle avait déjà eu des pensées suicidaires. Elle me répond par l’affirmative, « j’ai décidé de passer à l’acte, il ne me reste qu’à trouver le moyen ». À ce moment, je me suis senti interpellé au niveau de l’urgence d’agir. Je lui ai dit qu’elle avait très bien fait de demander de l’aide car la situation dégénérait et que ça venait affecter énormément sa confiance en elle ainsi que son estime de soi.


Je lui ai offert mon aide pour la sortir de cette situation inacceptable. Elle me demande

«comment je vais faire? » et ce, d’un ton démontrant qu’elle est perdue, qu’elle se sent au bout de ses ressources, elle sanglote. Je lui réponds que je vais faire en sorte de lui retirer le fardeau qu’elle vit depuis tous ces longs mois. Spontanément elle dit : « oui mais comment? » Je lui réponds que je vais rencontrer les trois garçons accompagnés de leurs parents. Spontanément elle répond « il n’en n’est pas question, si vous faites ça, la situation va être bien pire ». Je lui dis alors, qu’est-ce qui peut être pire pour toi que cet enfer que tu vis depuis 3 mois? Elle baisse immédiatement la tête et se remet à pleurer.


Elle est très hésitante au fait que j’initie des démarches de rencontre auprès des harceleurs et de leurs parents. Je lui dis de me faire confiance et que je vais tout faire ce qui est en mon possible pour l’aider. Je lui demande donc de me donner tous les moindres détails afin de m’orienter dans mes démarches. Elle accepte mais avec hésitation.


Je lui donne de l’espoir en lui exprimant qu’il y a de la lumière au bout du tunnel. Je me dis fondamentalement que cet espoir réaliste est un facteur de protection afin de ne pas la perdre connaissant ses intentions suicidaires qu’elle a nommées. Étant donné la nature très fragile de la situation, j’ai avisé l’intervenante du service santé d’observer les allées et venues ainsi que l’assiduité scolaire de Stéphanie pour la période de traitement de son dossier.


Par expérience, je me devais de maximiser mes ressources afin d’obtenir l’assentiment des parents lors de rencontres d’élèves pour des délits quelconques. Ils ont naturellement une propension à surprotéger leur enfant en niant, en leur présence, les faits mentionnés. Malheureusement cela leur donne du pouvoir, les renforcent et contribue à maintenir leurs irresponsabilités face aux faits reprochés.


Suite à la rencontre avec Stéphanie, j’en ai informé la direction de l’école puis j’ai communiqué rapidement avec les parents des élèves concernés et planifié des rendez-vous avec eux et leurs enfants respectifs. Les entrevues ont tous eu lieu le mardi suivant la journée de la rencontre avec l’étudiante victime.


Afin d’avoir le support des parents, avant chaque entrevue, je les rencontrais sans la présence de leur enfant, pour obtenir leur collaboration. Cette démarche fût très fructueuse. Par la suite, à chacune des rencontres individuelles parent / enfant, je leur demandais leurs explications relativement aux paroles et gestes humiliants. Tous ont dit qu’ils ne croyaient pas que ça faisait autant de mal et que c’était juste pour rire. Je leur ai expliqué la dynamique du harcèlement / intimidation dans un but d’éducation et de prévention afin de leur faire saisir le sens et la portée de leurs attitudes et comportements à cet égard.


Chaque élève ayant saisi l’impact des paroles dites liées aux actions d’harcèlement, les parents en collaboration avec la direction de l’école se sont chargés de donner des conséquences appropriées.


Le vendredi de la même semaine, j’ai de nouveau rencontré la jeune fille et lui ai demandée comment elle se sentait? Elle a répondu « Enfin je peux respirer, c’est terminé ». Cette phrase m’a touché énormément. Je sentais qu’elle avait comme une corde autour du cou qui semblait se desserrer et qu’elle pouvait enfin respirer normalement. Puis, qu’elle pouvait se concentrer librement sur ses études.


Par la suite, j’ai mis en place une séquence de vérification en collaboration avec les professionnels de cet établissement scolaire pour assurer un suivi adéquat afin de vérifier qu’il n’y ait pas de récidives envers elle. Après quelques semaines, lorsque j’ai rencontré ladite étudiante, elle me confiait qu’elle était soulagée et heureuse de fréquenter l’école et ce librement, paisiblement et sans contrainte.


Ce que je retiens de cette intervention, c’est qu’il est primordial de mettre à profit toutes nos ressources. On doit mettre en place le plus d’éléments possible qui contribueront au succès de la mission, cela en étant proactif et en anticipant les variables qui peuvent survenir.

De plus, étant animé par le désir de venir en aide et de vouloir protéger quelqu’un, la motivation et l’intérêt est d’autant plus grande.


En tant qu’intervenant, en tant qu’être humain, j’ai ressenti un sentiment profond de bien-être et d’accomplissement pour ainsi avoir amélioré la qualité de vie d’une personne et bien assurément avoir sauvé une vie!


Guy Gervais

Enquêteur privé

Policier/enquêteur à la Sûreté du Québec 2002-2007

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